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APONI - Chapitre III

Aussi étonnant que celà puisse être, ces coups de feu, ces voix et le chapitre qui suit cette épopée, sont la stricte et véritable histoire vécue lors de mon tout premier jour de quête en 2007. C'est d'ailleurs pour cette raison que ce roman existe. 

                    La nuit imposait sa loi à la nature. Dans ce spectacle indicible se résumait le Wakan Tanka, l’esprit sacré amérindien, dans le respect de la terre et du ciel. Le respect de l’univers. L’humilité. Cette nuit si ordinaire pour le monde, si primitive pour le règne animal, était la plus cuisante défaite de l’esprit humain. Elle incarnait le processus de la mort.

 

                    En tentant de s’endormir, Marcel vit au-dessus de lui un immense rapace nocturne chercher son repas du soir.

- Que fais-tu là ? lui demanda-t-il assez fort pour qu’il l’entende.

                    L’oiseau bien sûr continua de tourner et de virevolter dans les airs sans vouloir entamer de conversation.

- Tu te rappelles, fit-il à ce qu’il devina être une nouvelle chouette, des premières heures passées ici ? Ma première nuit il y a trois ans, continua-t-il en monologue, je m’en souviens comme si c’était hier. Tu te rappelles ? demanda-t-il encore au rapace toujours visible, j’avais mis mon sac de couchage dans la pente de la colline et j’avais glissé durant quatre nuits. Tu parles, un duvet de polyamide déployé sur l’adret d’un coteau et lesté de mes quatre-vingts kilos…il eut un sourire…un vrai escargot prisonnier de sa coquille...

                    Evidemment, durant cette première semaine, son repos avait été calamiteux. Tellement catastrophique qu’au bout de son engagement, il ne distinguait plus le vrai du faux, la vision de la réalité. Une journée à mâcher du peyolt* n’aurait pas fait mieux.

                    La deuxième semaine de quête, l’année suivante, aucun de ces problèmes ne s’était posé, puisque les quatre journées s’étaient déroulées dans une grotte opaque, à cinq mètres sous terre. S’était-il d’ailleurs passé quatre jours ? Au premier endormissement et donc au premier réveil, il avait perdu toute notion du temps. Avait-il dormi une heure, six, douze ? Impossible de savoir. Il fut tenté de croire qu’il avait même somnolé bien plus que ça,  puisque ce ne fut qu’après seulement trois épanchements urinaires qu’on était venu le chercher, lui qui pissait d’habitude plus qu’un chameau.

- Oh ! fit-il à la chouette qui s’éloignait de son regard, tu me laisses tomber ?

                    L’oiseau tourna encore, piqua vers le sol et disparut définitivement derrière la lisière d’une forêt. Marcel regarda autour de lui pour savoir sur qui il pourrait désormais jeter son dévolu et eut un faible pour son buis qui dansait sous la tendresse d’une brise. Il n’y a pas si longtemps, il aurait été effrayé par sa silhouette, par les ombres et les contours de l’arbuste qui dessinaient tout autre chose qu’une haie. Enfant, il aurait imaginé un dragon ou un animal quelconque, il aurait aperçu un fou ou un titan. Aujourd’hui, il ne voyait plus qu’un arbrisseau dansant sous le chant singulier et voilé de ce tourbillon.

- Alors, lui demanda-t-il, la nuit est belle, hein ?

                     Le jour, le paysage qui s’étendait devant lui était éblouissant mais la nuit proposait indiscutablement un spectacle plus envoûtant.

- Parle ! fit-il en prenant une branche et en la secouant comme s’il tordait un cou. Tu ne te souviens pas de la « dream », toi ? Tu n’étais pas là.

                     L’arbrisseau tenta une réponse vaine.

- C’est un genre de sarcophage, construit avec des branches de noisetier dans lequel je suis resté enfermé quatre jours et quatre nuits l’année dernière. Putain, que c’était long ! lâcha Marcel, putain qu’elle était dure cette semaine-là !

                     Il remarqua que le buis essayait de frémir.

- Non, ne rajoute rien, lui répondit-il, en plus, ma bâche était mal arrimée. Tu vois, continua-t-il d’expliquer, on met une grande bâche au-dessus de la « dream » pour la pluie, étant donné qu’une fois enfermé le quêteur ne peut plus bouger. Là, elle était mal fixée et elle se mettait à claquer dès qu’il y avait le moindre petit alizé. Une porte de grange pendant quatre jours aurait été sans doute plus appropriée, finit-il par dire.

                     Cette semaine-là, la vocation onirique n’avait pas joué son rôle. Peut-être les Tunkashilas lui avaient-ils fait payer sa facilité passée, mais Marcel savait bien que les « grands pères » ne faisaient rien payer du tout. Le don avait été plus douloureux, voilà tout. C’est pourquoi durant ces quatre jours, quand les larmes coulaient sur ses joues, qu’elles glissaient le long de son cou et nourrissaient la Terre-mère, il pensait à Verlaine, et récitait les vers d’un rêve étrange et pénétrant, à défaut d’un rêve tout court.

                     Certes aujourd’hui, fort de ces trois premières semaines de quête effectuées depuis trois ans, il avait engrangé quelques enseignements pratiques et utiles mais il avait aussi et surtout  ensemencé l’homme qu’il était devenu.

                     Il avait creusé tout d’abord et personnalisé l’art de ne rien faire. Loin du tumulte de la ville, de la société, de l’humanité, plus de portable, plus de télé, plus de boulot, plus de douche, plus de voiture, plus de voisins, plus de technologie, plus d’agressivité, d’obligations, plus de béton, plus de fenêtre. La seule vue qu’il avait était autour de lui, prégnante, chaude, puissante, colorée. Depuis, tellement de jours de solitude. Tellement d’heures de contemplation.

                    Aussi, il avait appris à voir la réalité autrement. Il avait finalement rayé de la carte les villes et les villages, les carrés de pelouse citadins, les platanes de cour d’école, les jardins de plantes aromatiques pour se fondre dans un tout autre paysage, naturel, celui d’un monde vierge. Celui dont il s’était nourri, à force de demeurer immobile. À force de regarder pousser le pâturage, de présager sa tonalité pour le tableau du jour. À force d’attendre patiemment du regard l’éclosion des fleurs, et de laisser la rosée s’éclipser à la caresse de l’aurore. À force d’observer les pommes de pin trop mûres tomber une à une sur le sol aride. À force toujours de suivre la fourmi voisine trimbaler cinquante fois son poids jusqu’au fin fond de son microcosme. À force d’attendre le passage des nuages duveteux, éloquents, déformés, dessinés, arpentant le ciel aux côtés de vautours fauves déployés. À force d’écouter le vent bavard. À force de compter les étoiles, filantes ou dansantes. D’entendre le craquement des écorces, le murmure des feuillages, le bruissement de l’humus. À force de sentir couler sur lui l’eau de la pluie tiède d’été qui lui léchait la peau. À force d’attendre que l’araignée bouge. À force de respirer. D’humer l’air terreux ou pluvieux ou embrumé. À force de nouveautés et de beautés, dans ce recueillement, il avait appris que la terre vit.

                    Une lucidité était ainsi née de ce recul. Son rapport au monde, à la terre, au ciel. Son rapport au sacré, ce Wakan Tanka indien, cet esprit saint qu’il découvrait encore. Il percevait désormais qu’il était la partie d’un tout. Ni plus fort, ni plus faible, ni plus grand, ni plus petit qu’un geai ou qu’un tatou. Mais avec un rôle différent. Un rôle d’estime tout nouveau. De cette conscience unique et singulière de l’homme, qui nous fait à la fois éprouver la sensibilité du dehors autant que pressentir la connaissance du dedans. De soi.

                    Puis, il avait ouvert les portes d’une introspection. Rien à voir avec quatre jours perdus devant un miroir à observer son reflet, mais quatre jours à regarder à l’intérieur de lui-même. À revenir, à évaluer la moralité de ses actes passés. La teneur de ses choix. La disposition de l’ensemble de son œuvre. Il avait ainsi décortiqué sa vie comme un oignon, pour en chercher le cœur. Et il était fier de ce qu’il avait édifié. Des résolutions qu’il avait prises.

                    Restait encore à entretenir l’équilibre et le dessein de sa vie. Car si l’immobilité et le silence, l’arrêt du temps consacré à se retrouver face à soi-même lui avaient fait comprendre qui il était, il lui fallait désormais cultiver ce nouveau talent qu’était l’art d’Etre.

                    Il était aujourd’hui vulnérable, pauvre, humble, perdu dans une immensité, mais maître de lui-même.

                    Maintenant ou plus tard, ici ou ailleurs, il savait qu’il n’avait plus besoin de rien d’autre que de sa conscience, de sa confiance, et de sa foi. Esseulé, il savourait l’unité du monde et ce pour quoi tant d’âmes avaient lutté : la paix.

                    Et c’est serein et plein de gratitude qu’il s’était endormi cet avant dernier soir de quête. Il avait entendu encore, comme un rendez-vous crépusculaire, un couple dialoguer dans l’immensité de la lande. Sans plus les comprendre, sans plus les percevoir. Existait-il ou s’agissait-il d’une manifestation fantomatique ? Après tant d’épreuves il s’en moquait. Il savait désormais que la réponse, si réponse il y avait, viendrait après.

Mais une autre question fut posée ce soir-là.

 

                     Marcel fut réveillé par ce qu’il prit immédiatement pour un coup de feu. Il émergea de son sommeil afin de prêter plus d’attention à ce nouvel épisode nocturne. Une  nouvelle détonation dans le silence lui fit poser les coudes à terre. Il s’éveilla un peu plus, tentant d’analyser, d’étudier sa portée, sa direction. Son orientation semblait venir du camp. Il imagina des feux d’artifice mais balaya rapidement cette hypothèse. Il connaissait bien trop les habitudes de ses compagnons pour savoir qu’aucune festivité n’avait jamais animé le camp au milieu de la nuit.

Il força donc son esprit à écouter, à disséquer les sons en provenance des siens.

                    Une autre détonation fissura le silence. Puis un nouveau fracas écartela son esprit.

                    Son mental commença à prendre le dessus. Que se passait-il là-bas ? Qui jouait à décharger son émotion ? Il ne pouvait se résoudre à imaginer le pire sans comprendre ce que pouvait être le raisonnable. En liberté, il serait descendu au trot vers les bruits assassins, mais embrigadé dans son espace, que pouvait-il faire à part soupçonner ? Un sifflement derrière une nouvelle décharge le rassura un peu. Se pouvait-il qu’un autre groupe s’amuse ? Ailleurs. Quelque part.

                   Pourtant, son idée paraissait être faite sur la provenance des coups. Bien trop près de lui. Bien trop à portée. Bien trop à proximité.

Il écouta encore les explosions dans une nuit sépulcrale, sans pouvoir bouger, toujours allongé et accoudé à la terre meuble. Ses yeux ouverts ne distinguaient rien de plus que de funèbres images aléatoires projetées sur le fond de sa boîte crânienne. Sur cet écran, il voyait des hommes debout, la main tendue, déverser des flots de terreur, les armes à la main. Calfeutré dans son duvet, il se remémora les paroles de Lila Wiyan, la femme médecine du camp : « Tu dois accepter de mourir à chaque instant. Tous les jours et tout le temps.»

 

                    Puis il resta immobile jusqu’à ce que le papier du ciel se déchire. Que les étoiles basculent, tombent et se dissipent comme de la poussière. Que les arbres s’aplatissent et se cachent. Qu’une déflagration anéantisse toutes les hypothèses. Jusqu’à ce que derrière la colline, au point précis où sa fille, sa femme, ses amis devaient dormir et se reposer, des cris de terreur, de femmes et d’enfants remplissent l’univers tout entier.



 

Cette expérience fut la mienne

lors de ma toute première nuit

de quête.

Trop orgueilleux et vaniteux,

je m'étais en plus mis en plein soleil. J'étais ressorti de là aussi rouge qu'une tête d'allumette.  

©Laura Mare Éditions
Dépôt légal 1er trimestre 2011
ISBN 978-2-918047-56-8

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